Interview d’Alice Dautry

Directrice Générale de l’Institut Pasteur, membre du Conseil d’Administration de la Fondation Sanofi Espoir


Alice Dautry

Alice Dautry

Pourquoi qualifie-t-on de “négligées” certaines maladies tropicales ? Qui sont les populations les plus touchées ?

Les maladies tropicales négligées frappent les populations les plus démunies dans le monde, celles qui vivent dans des régions de l’Afrique sub-saharienne, de l’Asie ou des Amériques, où les revenus sont faibles et où elles sont pourvoyeuses de souffrance, d’invalidités irréversibles, de défigurations et d’exclusion sociale. Elles touchent environ un milliard de personnes et sévissent dans des régions où la précarité de l’approvisionnement en eau et des installations sanitaires est grande, où la nutrition est mauvaise, les taux d’alphabétisation faibles et les systèmes de santé rudimentaires. Aujourd’hui, pour guérir ou protéger ces populations, il existe peu ou pas de traitements, peu ou pas de vaccins, peu d’activité de recherche car les pays concernés n’ont pas les moyens de les financer. Négligées en raison du peu d’intérêt qu’elles suscitaient jusqu’à récemment auprès des chercheurs et des entreprises pharmaceutiques, et des maigres ressources qui leur sont consacrées, ces maladies sont entretenues par la pauvreté.

 

Quels sont les principaux défis à relever ?

Même si ces maladies sont considérées comme des « oubliées » de la recherche en traitements médicaux, on peut éviter, voire en éliminer la plupart en donnant en temps utile aux communautés touchées l'accès aux moyens efficaces qui existent déjà. La plupart ont d’ailleurs progressivement disparu de nombreuses régions du monde au fur et à mesure que les conditions de vie et d’hygiène se sont améliorées. Reste que, pour pérenniser et étendre les succès remportés en matière de lutte et de prévention, il faut aussi un soutien international. Notons à cet égard la mobilisation sans précédent des pays du Nord ces dernières années : ils ont pris conscience que le monde dans lequel nous vivons ne peut être en équilibre tant qu’un habitant sur six continue d’être cruellement frappé par des maladies qui pourraient être évitées. Des partenariats publics-privés (PPP), regroupant des ONG, des laboratoires publics, des entreprises pharmaceutiques, des fondations et autres sources de financement publiques et privées ont  permis de mobiliser des ressources financières pour accélérer la mise au point de nouveaux vaccins, organiser la prévention et la distribution de médicaments à titre gracieux. Cette dynamique a permis des progrès considérables, grâce notamment à des programmes de surveillance renforcée, une meilleure prise en charge des malades et de nouveaux médicaments, plus simples, moins coûteux et plus faciles à distribuer. Toutefois, de très nombreuses personnes atteintes n’ont pas aisément accès aux soins. Parce qu’elles sont trop pauvres ou trop éloignées des centres de santé, elles s’y rendent à un stade avancé de la maladie.

 

Comment accompagner plus efficacement les pays en développement pour renforcer leur politique de lutte contre ces maladies négligées ?

Il faut avant tout les aider à renforcer simultanément leurs systèmes de santé et le niveau général d’éducation de leurs populations sur le sujet, de manière à créer un cercle vertueux. Nous pouvons aussi développer la formation de personnes sur le terrain, car la lutte repose sur des interventions simples qui peuvent être mises en oeuvre par des non spécialistes – enseignants, chefs de village, bénévoles locaux – dans le cadre d’une prévention communautaire. Par exemple, il est important de faire comprendre aux populations qu’elles peuvent se protéger en évitant de laisser de l’eau stagner autour de leur maison, et qu’il peut être dangereux d’administrer systématiquement un antipaludéen à un enfant sous prétexte qu’il a de la fièvre ! Pour éviter de telles erreurs, qui peuvent entraîner des conséquences graves, les campagnes de sensibilisation et les formations aux soins de base sont cruciales ! Il est indispensable de développer des relais dans les communautés et de s’appuyer sur des techniciens de terrain, aptes à répondre aux besoins et à agir de façon juste et efficace pour atteindre les meilleurs résultats possibles dans les circonstances où ils se trouvent, avec les moyens dont ils disposent. En améliorant l’accès à des outils sûrs et d’un bon rapport coût/efficacité, on peut prévenir, éliminer voire éradiquer de nombreuses maladies tropicales négligées. Si je n’avais qu’un seul message à donner, ce serait celui-ci : il n’est pas toujours besoin de moyens extraordinaires, il faut que les gens se prennent en charge collectivement et sur la durée, sinon, nous n’y arriverons pas !

 

Quelle évolution observez-vous dans la mobilisation pour lutter contre ces maladies ?

On a pu observer des progrès spectaculaires au cours des dernières décennies. Sur les 122 pays d'endémie, 116 ont éliminé la lèpre en tant que problème de santé publique au cours des vingt dernières années. Depuis 1985, la prévalence de cette maladie a chuté de plus de 90%. Le nombre des personnes infectées par la dracunculose est passé de 3,5 millions à seulement 10 000. Plus de 25 millions d'hectares, auparavant infestés par les simulies provoquant la cécité des rivières, peuvent être de nouveau habités et cultivés, des millions de personnes sont désormais protégées de la filariose lymphatique. En Afrique, les efforts coordonnés de Sanofi et de la fondation DNDi (Médicaments pour les maladies négligées), associés à des campagnes de distribution de moustiquaires imprégnées d’insecticides, ont contribué à diminuer d’un tiers en dix ans les décès dus au paludisme. Contre la maladie du sommeil, des instituts de recherche académiques ont travaillé avec des entreprises pharmaceutiques pour développer de nouveaux médicaments. Ces succès prouvent bien qu’il est possible d’éliminer ou de contrôler ces maladies. Citons également le cas du SIDA. Certes, ce n’est pas une maladie négligée. Mais, en permettant de renforcer les systèmes de santé locaux, la lutte contre ce fléau mondial a aussi bénéficié à la prise en charge du paludisme et  d’autres affections parasitaires. Pour d’autres maladies en revanche, comme la rage, la leishmaniose, la leptospirose ou l’ulcère de Buruli, les efforts demeurent insuffisants. La tâche à accomplir demeure immense. C’est tout le sens de la “Déclaration de Londres sur les maladies tropicales négligées”, dont les signataires (13 sociétés pharmaceutiques dont Sanofi, les gouvernements des Etats-Unis et de Grande-Bretagne, la Fondation Bill et Melinda Gates, la Banque mondiale et d’autres organismes) se sont engagés, en janvier 2012, à accroître leur collaboration pour en réduire l’impact mondial.